Page 8 – Portrait : Bilal Aglilah, partir pour revenir 
Quand on ne le croise pas en train de servir des talos pendant les fêtes de Bayonne ou de faire de l’affichage pour la fête de la monnaie locale, l’Eusko Eguna, c’est à Paris qu’on le retrouve. Bilal, 19 ans, a quitté son quartier Cam de Prats pour les bancs de la Sorbonne : mais celui qui étudie la philo pour comprendre le monde et le droit pour savoir comment le changer, revient régulièrement au Pays Basque, où il s’implique et compte bien revenir s’installer.
Adolescence à Camp de Prats
Après Boucau, c’est à Bayonne, quartier Cam de Prats, que Bilal, sa soeur et sa maman s’installent. Il a douze ans, et le quartier ne connaît pas l’essor qu’il a aujourd’hui. “Il y avait une petite communauté sympa, mais pas beaucoup de jeunes, et un grand manque d’aménagements. On ne pouvait pas jouer au foot sur le goudron devant les tours, ça résonnait trop. Depuis, les choses ont beaucoup changé : il y a de nouveaux bancs, des transats en bois, des cages foot-basket et une rénovation de tout le quartier en cours !” Ces changements, il les a suivis de près en observant sa mère, Carole, pilier du collectif Alda Cam de Prats, se mobiliser pour améliorer la vie de son quartier – et obtenir de grandes victoires. “Elle me montre qu’il faut réaliser ses convictions au quotidien, en s’engageant dans des choses concrètes. Agir sur un sujet comme le logement, c’est faire preuve d’une responsabilité collective.” Fierté.
Si on clone des moutons avec des foies humains, a-t-on le droit de les abattre pour faire des greffes ? C’est le type de questions qui passionne Bilal au quotidien. Repéré lorsqu’il était lycéen par l’association Pays Basque Grandes écoles, qui aide les jeunes du Pays Basque à suivre des parcours universitaires dans de grandes écoles, il a pu être accompagné dans ses choix d’orientation et bénéficier d’un accompagnement financier pour aller s’installer à Paris.
À la Sorbonne, il mêle philosophie et droit. Un peu à son image : la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Crise climatique, développement de l’intelligence artificielle (IA), réseaux sociaux : les grands changements qui traversent la société, et touchent de plein fouet sa génération, le passionnent. Alors, pourquoi pas choisir plus tard la bioéthique. “Internet est un bon exemple du type de questions éthiques et morales que nous posent de nouvelles réalités concrètes. On n’a la mainmise sur rien, ce sont les algorithmes qui choisissent pour nous, en nous donnant une illusion de choix. Mais en réalité, ils façonnent nos désirs, nos envies, et même nos convictions politiques. Le risque : qu’ils nous enferment dans nos carcans, chacun dans sa bulle.” Face à tous ces défis, il va falloir trouver des réponses adaptées et éthiques. “On doit continuer à élargir notre sensibilité morale, c’est ce que l’humanité a toujours fait.” Le clonage des foies, plutôt non, donc.
Facteur d’inégalités des chances 
À Paris, il a retrouvé la réalité de la crise du logement. Il a eu la chance de bénéficier d’un logement du CROUS, mais des amis, boursiers comme lui, ne peuvent pas se loger. Certains sont obligés de faire deux heures de train pour aller à la fac. “ Le logement est devenu un facteur incroyable d’inégalité des chances. Or la question du logement c’est celle de nos conditions de vie : c’est un vrai enjeu de justice sociale. Je trouve hallucinant qu’au Pays Basque des gens ne peuvent plus se loger là où ils sont nés.”
Il a commencé à filer des coups de main à Alda : servir au bar associatif “Patxoki” pendant les fêtes de Bayonne, tenir des stands, faire de l’affichage. “En me mettant à agir, je n’étais plus dans ma sphère ‘le monde va mal, il faut faire quelque chose’. Là, on agit de façon concrète face à un problème tangible. Je me suis senti apporter ma pierre à l’édifice. ”
Terre d’espoir
Plus tard, il aimerait bien revenir au Pays Basque. Pas seulement parce que le territoire est “magnifique et culturellement très riche”. Mais aussi parce qu’il y a ici une partie de la recette de l’espoir. “Pour changer les choses, il faut une communauté à petite échelle. On vit un combat vieux comme le monde : il y a ceux qui cherchent à atteindre un objectif commun, et ceux qui défendent leur intérêt personnel et n’hésiteront pas à utiliser les outils à leur disposition comme les médias, l’argent, pour parvenir à leurs fins. C’est un combat de toujours face auquel il ne faut pas lâcher prise, et il ne faut pas être désespéré. Abandonner, ce serait laisser gagner des personnes qu’on devrait combattre. La solution ne passe pas par le fait de se mettre en guerre contre tel ou tel Etat, mais parce que nous agirons collectivement à notre échelle. En commençant par changer notre monde, nous permettons des changements plus grands. Finalement c’est un peu ça, Alda, non ?”
Titre : Interview minute
- Un film ? Million dollar baby
- Un livre ? L’étranger de Camus
- Une chanson ? Traumatic de Takanaka
- Un coin du Pays Basque ? Itxassou
- Un plat ? Chipirons
