Sandrine, fille d’Habas

C’est l’enfant du quartier : ses grands-parents faisaient partie des premiers habitants d’Habas, son père y a grandi avant elle, puis elle y a élevé ses enfants à son tour. Pendant toutes ces années Sandrine San José a vu ce quartier de Bayonne changer, perdre petit à petit ses commerces, sa fête mémorable et ce qui faisait la vie de quartier. Convaincue que, pour affronter les fins de mois de plus en plus difficiles, les canicules et les conséquences des guerres à l’autre bout du monde, il faut du lien humain et de la solidarité, elle a participé au lancement du collectif de quartier qui, depuis 4 ans, redonne à Habas ses couleurs.  

La bande des petits 

Il y a quelque chose que son quartier lui a appris : être libre. Sandrine rigole beaucoup. Surtout quand elle se rappelle son enfance à Habas. “Il y avait une liberté totale, magnifique.” Pourtant, la vie, elle, n’est pas toujours drôle.  “On était très pauvres : on allait s’habiller à Emmaüs, mon père s’est réfugié dans la boisson après son licenciement, on ne mangeait pas tout le temps à notre faim, mais je n’ai pas de mauvais souvenirs. Parce que dès que je sortais de l’école, je posais mon cartable et j’allais jouer dans le quartier. Dans Habas il y avait des hordes de gamins qui vivaient leur vie d’enfants. On allait explorer les champs, la mare avec les grenouilles, on vivait de bagarres de gosses et de liberté.” Sandrine fait partie de la bande des petits et, intrépide déjà, n’hésite pas à affronter la bande “à fais moi peur”, celle des grands. “Dans le quartier, tout le monde me connaissait. On m’appelait la boiteuse mais, moi, je m’en fichais, tant qu’il y avait des grenouilles , des libellules et des papillons.” Même quand, à 8 ans, elle doit passer un an confinée après l’opération qu’elle subit pour soigner sa malformation de la jambe, elle trouve le moyen de s’évader : “ Moi qui avant était un peu un âne à l’école, j’ai développé le goût de la lecture. Ma grand-mère m’a apporté le Club des 5, c’était la révélation. J’hurlais jusqu’à ce que mes parents aillent à Emmaüs me ramener des livres.” Ce qu’il y a de sûr, avec Sandrine, c’est qu’elle sait ce qu’elle veut. Elle réussit à rattraper son retard scolaire, puis choisit de faire un CAP cuisine “parce qu’on m’avait dit qu’à cause de ma jambe, ça ne serait pas pour moi”. L’art de savoir que rien n’est perdu, déjà. À 17 ans, elle quitte le quartier et ses parents, direction le Petit Bayonne. 

 

 

Défendre ses droits 

Le jour, Sandrine suit sa formation et, le soir, fait des ménages ou le service dans des bars. Elle jongle entre le travail et le premier bébé, arrivé très tôt et qu’elle doit rapidement gérer seule, puis le second dont les premières années seront rythmées par les hospitalisations. La famille s’est agrandie, il faut déménager : retour à la case Habas. Elle doit mettre un peu de côté la cuisine, commence les ménages pour des particuliers, des gens du quartier. Un jour, on lui propose de venir tester le ménage industriel : ça devient une passion. Elle apprend les différents types de machines, la composition des produits, elle aime la technicité du métier

Pour Sandrine, le travail, c’est une valeur importante. Mais pas question de se faire mépriser. Le jour où l’une de ses responsables se met à lui mener la vie dure sans raison valable, elle monte à Mont-de-Marsan rencontrer la patronne et lui remettre sa démission. Dans le monde des grands, la bande des petits n’a pas perdu sa combativité. Depuis, Sandrine travaille à son compte. Libre, toujours. 

Lutter pour une vie de quartier 

Quand Sandrine décrit le Habas de son enfance, difficile de reconnaître le quartier dépouillé de ses commerces et de ses lieux de rencontre qu’il est ensuite devenu. “Il y avait la boucherie Mendiboure et la boucherie Biscaye, l’épicerie Chez Lalanne où tout le monde avait une ardoise, c’est comme ça que ça fonctionnait. Mais aussi un restaurant asiatique, un dentiste, un brocanteur… On adorait tous le facteur qui mettait un point d’honneur à distribuer le courrier dans les appartements, pas dans les boîtes aux lettres, et qui ne roulait pas toujours très droit à la fin de la tournée. Une fois par an, il y avait des fêtes de quartier incroyables, sur plusieurs jours, avec des têtes d’affiche, une buvette, de la restauration, l’élection de miss Habas, une course cycliste avec des coureurs connus et la remise de coupe par miss Habas. Ces fêtes drainaient des habitants de tous les quartiers !” Puis, le secteur privé a mis la main sur les bâtiments, les commerces ont tiré le rideau, enfermant certains habitants dans l’isolement de leur appartement. C’est pour ça que, quand des jeunes d’Alda sont venus chez elle pour lui proposer de participer à une réunion pour discuter collectivement des choses à changer dans le quartier, elle n’a pas hésité. 

Fierté

C’est comme ça qu’elle a rejoint l’aventure du collectif de quartier Alda Habas, qui s’est créé quelques mois plus tard en réunissant des habitants du quartier. Première victoire : obtenir un local pour se réunir, et le retour de la boîte aux lettres. Le collectif redynamise le quartier, organise des fêtes, des événements populaires pour créer du lien entre les habitants. Sans oublier de défendre leurs droits : ils identifient tous les logements touchés par des problèmes d’humidité, interpellent l’office HLM Habitat Sud Atlantic et vont même jusqu’au siège pour se faire entendre. La mobilisation paye : les logements sont répertoriés, des travaux tests sont menés et un plan de réhabilitation prévu. “C’est fort de voir les habitants qui te croisent et te disent que le collectif a été super efficace. On a une vraie fierté de voir ce que ça a changé, et ce qu’on a construit ensemble. J’ai appris énormément, et j’ai pu transmettre aussi. Ca m’a permis de voir qu’on n’a pas besoin de faire de longues études pour défendre ses droits, qu’on peut se sentir à sa place, apprécié pour ce qu’on a fait.“

Ensemble, on gagne.