Elle aime les sorcières, la justice, les belles aventures humaines et, surtout, ce Pays Basque qu’elle n’a jamais voulu quitter et qu’elle s’applique à rendre meilleur, malgré les rugosités que lui a imposé la vie. Isabelle Marticorena fait partie des cinq représentants Alda élus en 2022 et, pendant 4 ans, elle a mené un combat : défendre la voix de ceux qu’on n’entend pas.
Terre natale
Le Pays Basque comme fil conducteur. Isabelle grandit à Ainhoa, élevée dans la ferme de son aitatxi et de son amatxi, qui lui parlent basque. Quand on l’exileà Pau, où elle accompagne ses parents pour suivre sa scolarité, elle s’efforce de rentrer tous les weekends. Elle suit les mobilisations des années 80 et se promet une chose : elle reviendra vivre ici et elle aussi fera sa part. À 19 ans, elle passe son bac ; ses valises sont prêtes dans la foulée. « Mes parents m’avaient dit que je pourrai rentrer quand j’aurai passé mon bac. Ils n’avaient pas précisé qu’il fallait que l’obtienne. » s’amuse-t-elle. Isabelle, un certain rapport à la persévérance.
Combats du quotidien
Elle s’installe à Garazi, où elle passe un CAP de serveuse et restauration, et commence à travailler. À 21 ans, elle devient maman. Sauf qu’Olivier naît gravement handicapé. « Je prends dix ans en une semaine. À ce moment-là, je l’ai compris, ce sera lui et moi. » Elle se heurte très jeune à tout ce que le handicap bouleverse : les avis non sollicités, l’errance médicale, les aides qu’il faut lutter pour obtenir, chaque petit progrès durement arraché et toujours menacé. Pour pouvoir s’occuper d’Olivier, elle suit une carrière en dents de scie, multiplie les petits boulots, se forme comme aide-soignante puis comme AMP (aide médico-psychologique). C’est ce qui la mène en Mayenne, à Laval, où elle travaille à l’hôpital. Quand sa fille s’annonce, quinze ans après Olivier, une chose est sûre : celle-ci doit naître au Pays Basque. Retour en Iparralde.
Le logement, cette lutte
En 2017, elle se sépare du père de sa fille. Elle connaît alors le drame que vivent des milliers de couples qui vivent dans des territoires où il n’est plus possible de se loger : il faut cohabiter. Elle fait une demande de logement social. Il faudra attendre un an avant qu’Habitat Sud Atlantic ne l’appelle enfin. « Un an à attendre en suspens de pouvoir r
evivre ma vie.»
En plein confinement, elle découvre la vie en logement social, à Ustaritz, dans une résidence mixte où coexistent logements privés et logements sociaux. Elle s’agace de l’étiquette « cassos » que certains veulent coller aux autres. Alors elle tient sa parole d’adolescente et décide d’apporter sa pierre à l’édifice pour la construction d’un certain Pays Basque, où l’on parle une langue, on défend une culture, où l’on prône une société ouverte, solidaire, inclusive, respectueuse des gens comme de la nature. Une manifestation pour le droit de vivre et se loger au Pays est en préparation : elle s’y investit à fond. Succès : 8 000 personnes dans les rues de Bayonne. Elle décide de pousser la porte d’Alda, qu’elle a déco
uvert pendant les préparatifs. On est en 2021. Dans quelques mois se tiendront les prochaines élections des représentants des locataires HLM.
Représentante des locataires HLM
Pendant des mois, une équipe chaque semaine plus nombreuse vient prêter main forte. On réfléchit au programme, on consulte les locataires, on prépare la mobilisation, les banderoles, les tracts, l’organisation d’une conférence géante réunissant 500 personnes. On apprend à se connaître, aussi. « C’était une très belle aventure humaine, pleine de rencontres, de gens des quartiers populaires différents. On a appris de nos singularités. » Après quinze jours d’un porte à porte massif à travers tout le Pays Basque, le résultat tombe : non seulement Alda est arrivée en tête des deux bailleurs où elle se présentait (Office 64 et Habitat Sud-Atlantic), mais elle a obtenu la majorité absolue chez HSA. Isabelle, Carole et Romain plongent alors dans le grand bain.
Se faire entendre et respecter
Quatre ans après, quel bilan tire-t-elle de ce mandat ? Il a fallu tout découvrir, tout défricher, comprendre le jargon, les sigles, les enjeux. L’équipe s’est formée, avec toujours un objectif : défendre la voix des locataires. Il y a eu les victoires concrètes, comme l’obtention de la bourse d’échanges (Isabelle elle-même avait pu échanger avec un logement adapté au handicap de son fils), la suppression d’un forfait à la charge des locataires en situation de handicap pour adapter leurs salles de bains. Et d’autres victoires, plus symboliques mais tout aussi fortes. « Ce qui a vraiment été porteur, pour moi, c’est d’avoir été entendus, et respectés. Dans les conseils d’administration, auprès d’élus qui ne vivent pas dans le logement social, on a pu parler de la réalité. Il y a besoin, dans ces espaces, de gens qui rappellent ce que ça veut dire, concrètement, le ‘taux d’effort et le reste à vivre’. De ce que ça signifie, l’augmentation d’une facture de gaz quand le prix de l’essence explose alors qu’on n’a pas d’autre choix que de prendre la voiture, quand la maladie empêche de travailler, ou quand la retraite est synonyme de couteau sous la gorge. » Cette voix, elle en est persuadée, il faut continuer de la porter, pour que les silencieux, les passés sous silence, ceux qu’on n’entend pas mais qui trinquent chaque jour, sachent qu’ils ne sont pas seuls.
Interview minute
Un film : Un singe en hiver
Un livre : Le cercle des sorginak
Une chanson : Le corps des femmes, de Mathilde
Un coin du Pays Basque : Ainhoa en Iparralde, et la vallée du Baztan en Hegoalde
Un plat : le koka de mon amatxi